dimanche 19 août 2012

20ème dimanche ordinaire, année B


Se nourrir de la Parole

Il faut manger pour vivre, dit la sagesse populaire.
Pour la vie éternelle aussi, une nourriture nous est nécessaire : c’est Dieu lui-même.
Un commentaire du Père Marcel Domergue, sj

 

                          Après avoir parlé de la foi en la Parole du Père, de l’accueil de son attraction, de l’ouverture à son enseignement, Jésus change de vocabulaire. Là où il parlait de « croire » il va parler maintenant de manger et de boire. Tel est le thème du second discours, qui commence au verset 45 et dont les premières phrases terminent la lecture de dimanche dernier. Ne pensons pas tout de suite à l’Eucharistie, nous sommes bien en deçà ! Les deux discours s’interprètent l’un par l’autre. Pour dire « croire », « faire sien » l’Écriture parle souvent de manger et de boire. Même le Livre, porteur de la Parole, doit être dévoré (Ézéchiel 3,1-3. Apocalypse 10,8-11). Ainsi, dans notre langage courant, nous parlons de boire des paroles ou de dévorer un livre. Toutes ces expressions, y compris manger du regard et boire des yeux, signalent une communication exceptionnelle, une volonté de s’approprier ce que l’on « dévore », ou du moins de faire un avec lui. Manger et boire sont donc en relation étroite avec le désir. On voit que les deux discours de Jésus ne parlent pas de réalités foncièrement différentes. Avec manger et boire, nourriture et boisson, on souligne le rapport étroit qui existe entre l’accueil de la Parole (la foi) et la vie : il faut manger pour vivre, dit la sagesse populaire sans crainte de lapalissade. Il ressort de tout cela que faire un avec le Christ est d’une nécessité vitale.

 

La chair et le sang
Si « croire, aller vers » sont étroitement liés à « manger, boire », il ne s’ensuit pas que le second discours n’ajoute rien au premier. Croire en Jésus, aller vers lui, ces expressions ne disent pas jusqu’où va notre lien au Christ. Chair et sang désignent souvent l’homme tout entier et l’homme seulement, à l’intérieur, si l’on peut dire, de la nature humaine. Ainsi, en Matthieu 16,17, Jésus dit à Simon que ce n’est pas « la chair et le sang » qui lui ont révélé son origine divine mais son Père lui-même.
« Chair » dit plutôt l’homme tout entier mais en tant qu’il est matériel, lié à la nature. « Sang », probablement en raison de la fluidité de cet élément liquide, a le plus souvent des connotations spirituelles ; il peut désigner la vie elle-même ou même ce que nous appelons l’âme. On remarquera que, dans ces discours, Jésus ne parle pas de manger son corps : le mot « soma » (corps) est absent du texte. Soma ne s’applique pas en effet à l’homme tout entier mais isole son côté organique. En nous parlant de manger sa chair et de boire son sang, Jésus nous invite à faire nôtre, à devenir, tout ce qu’il est. Le Christ devient ce que nous sommes et nous devenons ce qu’il est. Les mots manger et boire signifient cette identification, mais s’il faut faire la « démarche » de manger et de boire, c’est que cette identification ne va pas de soi, qu’elle nécessite de notre part un choix et un déplacement.

 

Manger, ne pas manger
Manger et boire sont présentés comme absolument nécessaires à la « vie éternelle. Remarquons l’insistance de Jésus, qui utilise tour à tour les verbes (manger, ne pas manger ; boire, ne pas boire) et les substantifs (« ma chair est vraie nourriture, mon sang est vrai breuvage »). Le couple manger / ne pas manger nous rappelle évidemment Genèse 2, mais les termes se trouvent ici inversés : en Genèse, celui qui mange du fruit de l’arbre meurt, celui qui n’en mange pas conserve la vie. Le fruit de l’arbre ? La tradition chrétienne insistera sur « l’arbre de la croix », dont le fruit est le Christ crucifié. Que Jean 6 nous parle ici de la Pâque ne peut nous surprendre. Les autres évangélistes parleront de corps donné et de sang versé (Matthieu 26,26-27 ; Marc 14,22-25 ; Luc 22,19-20). Au fond, ce chapitre 6 de Jean, avec la multiplication des pains qui annonce l’Eucharistie, la marche sur les eaux qui renvoie au thème de la marche sur la mort, l’invitation à manger et boire, suit le déroulement de la Passion, avec la promesse de Vie éternelle qui parle de la Résurrection. Jean 6 nous fait prendre conscience de l’enjeu de la vie humaine, question de vie ou de mort. Le corps livré et le sang versé sont bien des figures de mort. Le paradoxe, pour ne pas dire le mystère, est qu’en faisant nôtres ces fruits de la mort, nous la surmontons pour accéder à une vie sur laquelle les forces de destruction n’ont plus de pouvoir.

 

Marcel Domergue, jésuite

Répondre

  

  

  

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.