La messe sur le monde

 

Puisqu’une fois encore, Seigneur, dans les steppes d’Asie, je n’ai ni pain, ni vin, ni autel, je m’élèverai par-dessus les symboles jusqu’à la pure majesté du Réel, et je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l’autel de la Terre entière, le travail et la peine du Monde.

Le soleil vient d’illuminer, là-bas, la frange extrême du premier Orient. Une fois de plus, sous la nappe mouvante de ses feux, la surface vivante de la Terre s’éveille, frémit, et recommence son effrayant labeur. Je placerai sur ma patène, ô mon Dieu, la moisson attendue de ce nouvel effort. Je verserai dans mon calice la sève de tous les fruits qui seront aujourd’hui broyés.

Mon calice et ma patène, ce sont les profondeurs d’une âme largement ouverte à toutes les forces qui, dans un instant, vont s’élever de tous les points du globe et converger vers l’Esprit. Qu’ils viennent donc à moi, le souvenir et la mystique présence de ceux que la lumière éveille pour une nouvelle journée

Un à un, Seigneur, je les vois et les aime. […] Je les évoque, ceux dont la troupe anonyme forme la masse innombrable des vivants ; ceux qui viennent et ceux qui s’en vont ; ceux-là surtout qui, dans la vérité ou à travers l’erreur, à leur bureau, à leur laboratoire ou à l’usine, croient au progrès des Choses, et poursuivront passionnément aujourd’hui la lumière.

Cette multitude agitée, trouble et distincte, dont l’immensité nous épou­vante, cet océan humain, dont les lentes et monotones oscillations jettent le trouble dans les cœurs les plus croyants, je veux qu’en ce moment mon être résonne à son murmure profond. Tout ce qui va augmenter dans le monde au cours de cette journée, tout ce qui va diminuer, tout ce qui va mourir aussi, voilà, Seigneur, ce que je m’efforce de ramasser en moi pour vous le tendre; voilà la matière de mon sacrifice, le seul dont vous ayez envie.

Recevez, Seigneur, cette Hostie totale que la Création, mue par votre attrait, vous présente à l’aube nouvelle. Ce pain, notre effort, il n’est de lui-même, je le sais, qu’une désagrégation immense. Ce vin, notre douleur, il n’est encore, hélas ! qu’un dissolvant breuvage. Mais au fond de cette masse informe, vous avez mis un irrésistible et sanctifiant désir qui nous fait tous crier, depuis l’impie jusqu’au fidèle : “Seigneur, faites-nous un”.


Teilhard de Chardin sj. Hymne de l’univers. p. 21.

 

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3 commentaires

  • Monique picot

    Mais comme il est beau ce texte, je ne le connaissais pas . Dommage de n’avoir pas eu “la messe sue le monde ” pendant le confinement…

  • Marie-Josephe

    Quelle émotion de voir ce texte publié ce matin!
    Quand j’étais étudiante (j’ai aujourd’hui 72 ans!)je suis allée plusieurs fois en été dans les Alpes. Souvent la matin après une heure de marche nous assistions au lever du soleil sur la chaine du Mont Blanc et à chaque fois nous lisions cet extrait de “la messe sur le monde”
    Et puis pendant le confinement, seule et sans communion, j’ai souvent relu ce texte, communiant ainsi avec le reste du monde.
    Nous sommes tous par notre baptême des prêtres qui offrons le monde à Dieu.
    J’essaie, dans le temps qui me reste de faire ma part pour ne pas abîmer et réparer la création
    Merci pour avoir offert ce texte à tous les participants

  • Marie-Henriette Sachot

    Messe sur le monde

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