Le témoignage d'Emilienne
En septembre 2004, Emilienne MASSON, Petite Sœur de l’Ouvrier, a reçu Mandat de la Responsable de la Congrégation pour accompagner les sœurs âgées de la Congrégation, résidant en Maison de Retraite, MAPAD,… Emilienne partage ce qu’elle vit à travers cet accompagnement.
« Ma présence auprès d’elles, je la vis comme une délégation, un envoi de la Congrégation, une solidarité avec elles, avec tout ce monde des personnes âgées que l’on aurait tendance à oublier, à exclure parce que « pas rentables » et devenant un poids pour la Société.
A cause de l’âge, de la maladie, du handicap, nos sœurs sont contraintes de s’occuper plus d’elles-mêmes, d’écouter leur corps, mais un corps qui est encore et toujours en relation avec d’autres, avec un AUTRE.
En Décembre 2005, deux sœurs nous ont quittées. Départs qui m’ont atteinte dans mon affection pour elles. Chacune faisait bien partie de ma vie. Je recevais beaucoup d’elles : la sérénité, la paix d’Irène,… le sourire, les étincelles de vie dans le regard de Paulette, atteinte de la maladie d’Alzheimer.
Aujourd’hui, je continue d’affirmer que mes visites à Sabine, à Germaine, me donnent de la joie, me procurent du bonheur et m’enracinent toujours plus dans cette mission reçue de la Congrégation. Dans l’étape où elles sont, l’importance pour moi, c’est de porter attention à leurs souffrances, à leurs ressources humaines et spirituelles, ce qui fait d’elles des « vivantes ». Ne pas les réduire à leur handicap, Etre une sœur pour elles.
Je
leur donne du temps. J’’essaie d’être une présence
affectueuse auprès d’elles.
J’ai toujours à m’adapter. C’est en les regardant,
en les écoutant, que je cherche ma place : comment être
une sœur auprès d’elles ?
C’est à leur contact, par ce qu’elles sont, ce qu’elles
m’apportent, que je trouve ma place. C’est un va et vient entre
elles et moi. Je donne mais je reçois beaucoup en retour.
Elles m’apprennent un «consentir » à la vie,
à l’aujourd’hui… Consentir à mes limites,
mes faiblesses, mes difficultés…
Sabine consent, accepte de vivre avec son handicap physique.
Suite à des chutes répétées, elle est très
limitée dans ses mouvements, à cause des tendons déchirés
des deux épaules.
« On ne peut rien faire ». Chez elle, pas de tristesse,
ni d’amertume, d’agressivité, alors que la souffrance est
continuelle au moindre mouvement des bras.
C’est une acceptation en profondeur d’être diminuée
physiquement, d’être dépendante.
Je
découvre des ressources en elle :
« Je suis dans la main du Seigneur, c’est comme Il veut et
quand Il veut ». Elle vit son « aujourd’hui »
pleinement, dans un abandon, une confiance en CELUI qui est le Maître
de sa vie : « c’est Lui qui commande ».
Elle vit des « Lâchers prise » continuels pour
une « autre prise » : un abandon total dans les
mains de Dieu. Il est le Rocher sur lequel elle s’abrite.
La
vie est très forte en elle, malgré sa souffrance : «
J’ai toutes mes facultés. Alors, je bénis Dieu chaque
jour, chaque seconde qui passe. C’est ma prière pour le monde,
pour la Congrégation… »
Elle porte le souci des autres, de son entourage, une préoccupation
constante envers ceux et celles qui l’entourent : le personnel,
son kiné, les sœurs de la Congrégation. Elle regarde le
positif chez les personnes : « j’admire le personnel…
leur patience, leur disponibilité. Tous sont gentils, me « manient »
avec précaution ».
Elle garde un certain humour : « Déjà le 11
Janvier ! Comme le temps passe ! »
Actuellement,
accompagner Sabine, dans l’état de fatigue où elle est,
c’est surtout une grande ECOUTE. Lui
permettre de dire une parole, une souffrance qui libère.
« Quand je souffre de trop, je voudrais partir... »
« Il ne faut pas que cela dure trop longtemps. »
« Je somnole beaucoup. C’est avant de dormir définitivement,
d’être dans le grand sommeil. »
« Je ne peux plus. LUI, il sait. Alors, Il faut qu’Il s’arrange
ma somnolence ».
« Je ne peux plus lire, prier avec mon « Prions en Eglise ».
Alors je prie avec le chapelet. Je m’associe à tous ceux qui
le prient dans le monde, avec les malades à Lourdes,… J’offre
pour tous ceux qui ne peuvent plus offrir leur vie, leurs souffrances, parce
qu’ils n’ont plus leurs facultés ».
Ce sont de nouveaux « Lâcher prise » pour elle.
Mon
accompagnement, c’est aussi parfois susciter, poser une question…
respecter ses silences, les non dits…
C’est lui permettre de faire un geste de vie : ouvrir le courrier
reçu, ouvrir sa boîte de jus de fruit, boire seule…
Notre
sœur témoigne par ce qu’elle est : son courage, la
force de vie qu’elle a en elle. Par les paroles du Personnel, je suis
témoin de son témoignage : « Sœur Sabine est
formidable, extraordinaire, adorable. Elle ne se plaint jamais. Elle a toujours
le sourire… »
Pour moi, Sabine est la femme forte de l’Evangile, une priante, une
femme de foi, une sœur fidèle à sa mission de Petite Sœur
de l’ouvrier : « AVEC ET COMME ».
Au docteur du service qui m’exprimait son étonnement par rapport son courage, je lui dis : « Je crois que notre sœur puise sa force, son courage dans sa Foi. Il y a en elle une force de vie qui vient de sa foi, de sa confiance au Christ ». Et ce docteur m’a répondu : « Oui, je pense… »
Que
de leçons, je reçois de Sabine :
leçons de courage, de détachement, de lâcher prise, de
don d’elle-même. Elle me donne de relativiser mes petites souffrances…
Un passage d’Isaïe (Chap. 11, v 1 et suivants) me revient en mémoire :
« Un rameau sortira de la souche de Jessé… »
D’Abraham (souche vieille), de lui, sortira un rejeton « le
Messie ».
De la fécondité de vie de notre sœur, il ne peut sortir
que de la vie !!
Avec Germaine, c’est tout autre, parce
que la communication est difficile. Le présent lui échappe,
Elle vit dans le passé.
Ce qui revient dans ses paroles régulièrement : sa famille…
De vieilles souffrances qui resurgissent… Temps en temps, elle a des
moments de lucidité. Elle exprime des paroles qui ont un sens, qui
surprennent :
« Tu sais, je perds la mémoire, je vieillis… »
« Je ne fais plus rien, je suis inutile.. »
« J’offre ma souffrance au Seigneur.. »
« Heureusement, que tu viens me voir, tu es fidèle.. »
Je
tente quelques paroles, quelques convictions :
« Tu es utile par ta prière, ton sourire, ton accueil,
tu me donnes de la joie… » Mais comment accueille-t-elle
ces paroles ??
J’essaie d’être une « présence Petite
Sœur de l’Ouvrier » auprès d’elle. Je lui
parle de la Congrégation. Je lui rappelle des noms, des lieux connus
de son passé…
Il me faut saisir les quelques minutes de présence, de lucidité,
de questions… C’est toujours très fugitif… puis elle
repart dans son univers, son monde à elle.
Il me faut souvent la rassurer, la réconforter.
Je
remarque que l’affectif est important.
Toujours, elle me tient la main, la garde longuement dans la sienne.
Le personnel me confie : « Votre sœur est toujours paisible,
souriante. Elle n’est pas agressive. Elle est dans son monde à
elle. »
Avec Germaine, je vis une certaine souffrance :
je me sens démunie… Et pourtant, Germaine me dit souvent :
« Je suis bien ici. Je suis bien soignée. J’ai un
bon lit… et toi, tu viens souvent me voir ».
D’autres moments sont plus souffrants pour elle : « Je
ne peux pas me lever ». Elle me désigne les barrières
de son lit. Suite à une fracture du col du fémur, elle est désormais
toujours alitée, ne pouvant plus marcher, et trop fatiguée pour
rester au fauteuil….
De
plus en plus, je découvre qu’il n’y a pas de recettes toutes
faites pour accompagner les sœurs âgées
parce que toute personne est unique. C’est toujours une aventure à
vivre avec chacune, un appel à discerner toute la valeur de leur vie
à travers des paroles, des gestes, des attitudes… Y découvrir
les merveilles de Dieu, toute la fécondité d’une vie dans
sa fragilité, ses limites.
Toute vie est un mystère à contempler.
Ce sont les événements qui ont guidé la vie de chacune, et ce qu’elles ont vécu dans leur passé, les a façonnées… Une sœur me disait : « On vit sur sa lancée ».
L’important
pour moi, c’est avoir le regard du cœur sur la vie de mes sœurs.
C’est accepter de ne pas savoir comment faire, que dire …
C’est notre chemin à chacune, un chemin où l’on
cherche, dans l’incertitude du lendemain… De quoi sera fait demain ?
De quoi sera fait l’avenir ?
« La souffrance nous mène dans ce lieu d’exil, où la présence offerte est promesse d’humanisation » Bernard Matray - « La présence et le respect »
Villejuif le 28/01/07
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