Mère de Dieu, Mère des Hommes (Louis Doutreleau sj)

 

A partir des représentations communes, je vous propose un portrait. Ou plutôt une esquisse librement dessinée, comme par un peintre qui choisit à son gré les traits, la pose, l’éclairage. L’âme de Marie se découvre à l’entrelacement de tous les détails. Je fais parler la Sainte Vierge sur elle-même.

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L'enfance

Au temps de l’enfance et des jeux, j’étais une petite fille comme les autres. J’ai grandi et progressé selon les rythmes de la vie, comme tout le monde. Rien, alors, ne pouvait faire penser à ces déclarations solennelles qui, plus tard, m’ont habillée de justice dès mon plus jeune âge et m’ont consacrée en modèle de perfection humaine ; ces honneurs ont poussé comme un branchage au cours des siècles ; la piété des fidèles a réveillé des bourgeons alors invisibles.

Pour ma part, petite au milieu des autres, je ne me sentais pas différente. J’aimais le Seigneur, du fond du cœur, de toutes mes forces, comme dit l’Écriture. J’attendais avec tout Israël la venue du Messie, selon les espoirs qui grandissaient à l’époque. Mon cœur se tournait souvent, avec la prière des autres, vers cette attente.

Le mariage

Et ce fut le temps où nos familles songèrent à me marier. Joseph était là, bon ouvrier charpentier, lié à notre famille par ses ancêtres comme par ses relations quotidiennes. Il serait mon époux : c’était chose entendue. Je ne pouvais qu’accepter; ce choix était le mien. Une cérémonie avait eu lieu, qui sanctionna les engagements réciproques. Ainsi, nous nous étions promis : Joseph était courageux, habile, dévoué, son travail nous ferait vivre. Comme toute jeune femme qui aime son mari, je l’admirais, je l’aimais.

Ni lui, ni moi, ne nous attendions à ce qui devait arriver. Je priais ainsi qu’on m’avait appris à le faire avec des prosternations et des psaumes, et surtout avec mon cœur. Mais l’humble geste de ma prière n’était rien, je l’ai compris ensuite, rien à côté de la Volonté et de la Puissance de Dieu qui m’habitaient. Ma prière était d’union et d’amour pour le Seigneur ; j’étais, en esprit, en désir, toute à Lui ; mais je n’imaginais pas que son étreinte était infiniment plus puissante que ma prière.

L'annonce divine

Plus tard, il m’est arrivé d’expliquer aux Apôtres que l’Ange Gabriel, s’était, un jour, trouvé auprès de moi et que c’est lui qui m’avait annoncé l’inconcevable nouvelle. J’avais hésité, j’avais des doutes : quelle autorité avait cet ange? pourquoi ce message? j’étais vierge. Qu’est-ce que tout cela voulait dire?.

Et puis Joseph n’était pas au courant, il aurait dû y être mis le premier. Il fallait qu’il sache. Comment le lui dire ? La situation était extraordinaire. Et c’était tellement au-dessus de tout ce que je pouvais penser, que j’étais dans un état de perplexité et d’exaltation d’où je ne pouvais sortir toute seule, – toute seule ? Mais déjà je sentais que je n’étais plus seule. La vérité se dénouait dans tout mon être. Le Tout-Puissant agissait en moi avec sa force ; et pour me faire comprendre ces vérités d’au-delà, mes pensées s’illuminaient sans effort. Mon âme n’était qu’un Cantique ; elle exultait en Dieu son Sauveur, et moi, inondée de cette magnificence, je n’étais pourtant qu’une servante, j’étais pauvre mais comblée, humble mais bienheureuse. Avec cette semence divine enfouie au plus profond de ma chair, avec ce poids de gloire qui grandissait en moi et qu’il fallait tenir secret, je me rendais compte que la vie à Nazareth allait être toute différente.

Joseph mis au courant

Mon premier souci fut d’en parler à Joseph. Qu’allait-il faire ? qu’allait-il dire ? Ce n’est pas si simple de transmettre à un homme que le concret des choses a toujours intéressé, de lui transmettre un message dont on doit le persuader qu’il vient du ciel,- et de lui dire que sa femme est enceinte ! Etait-ce possible?

Heureusement que Dieu s’en est mêlé.
Vous connaissez l’histoire de Joseph, le songe dont il a été gratifié; ça m’a bien arrangé. Au matin, nous en avons parlé : j’ai trouvé que Joseph entrait admirablement dans son nouveau rôle ; il était bien conscient qu’il ne pouvait pas se dire le père de l’enfant puisque Dieu ne peut venir que de Dieu, et que lui, par délégation d’en haut, serait aux yeux de tous, seulement un protecteur. On s’est mis d’accord pour ne pas divulguer le secret. Il y avait bien les cousins Zacharie qui faisaient un peu de bruit, mais ça restait dans la famille. Et, j’aime vous le dire, Joseph a été un père merveilleux. Notre fils Jésus ne pouvait pas mieux tomber, chez les hommes, pour se donner un père de cette sorte. Joseph, c’était un saint. Jésus l’aimait comme son Père. Joseph m’a beaucoup aidée dans les premières années et dans l’enfance de Jésus.

Puis quand Jésus eut grandi, Joseph n’eut plus de rôle à tenir à la maison. Il fut appelé par le Père céleste à une juste récompense, et je suis restée toute seule à Nazareth avec mon grand Fils. L’âge d’or de son enfance, celui où, pour moi, la tendresse se liait à l’adoration dans les même gestes, cet âge heureux s’éloignait.

Profondeur de la maternité

J’étais sa mère. J’en mesurais la responsabilité. Mais je ne voyais pas bien l’avenir. Des théologiens diront plus tard que je récapitulais le long passé du monde et que j’étais choisie pour redonner à ce monde, par mon Fils et avec lui, un sens qu’il avait perdu. J’aurais été bien en peine de formuler pareille idée. L’amour maternel suffisait pour que je suive mon Fils par l’esprit, en tout ce qu’il allait faire, et pour que je pénètre pas à pas dans les mystères qu’il m’avait laissé entrevoir alors qu’il était encore petit et qu’il “devait être aux choses de son Père”.

Il me laissait donc seule à Nazareth. Tout ce temps de sa vie publique, j’allais tenir, silencieusement, mes affections maternelles dans la sphère de Dieu où il se situait naturellement, et j’allais expérimenter, à distance, ce que pouvait être le poids de Dieu sur celle qui pouvait se dire vraiment la Mère de Dieu.

Marie durant la vie publique de Jésus

Quittant Nazareth, Jésus rejoignit un moment Jean-Baptiste, le cousin qui préparait les voies et qui prêchait un baptême de pénitence pour la rémission des péchés. Fort de l’Esprit qui l’investissait lui-même, il s’entoura d’une douzaine de jeunes hommes, pêcheurs du lac, rudes, solides, dévoués, qui formèrent en quelque sorte sa nouvelle famille, celle avec laquelle il allait entreprendre la grande aventure de sa prédication évangélique. Et pour bien marquer que sa mère n’en était pas absente, il me fit venir à Cana, où je pris part à la joie du mariage.

Mais une autre fois, à l’inverse, une émotion m’a rappelé celle de son enfance, quand j’ai failli le perdre. Cette fois, il avait parlé dans une maison, pressé comme toujours par la foule ; il n’en sortait pas. J’étais venu le récupérer. Quelqu’un lui dit “Ta mère est là. Elle te cherche.” Et Lui de répondre “Ma mère ? mes parents ? Les voilà !” Et il montrait ses disciples. Pendant un instant, j’ai perdu pied : je ne comptais donc plus pour sa mère! Il me lâchait, comme au Temple à douze ans ! Même genre d’excuses. Mais aussitôt j’ai compris. Je me suis reprise. Il me faisait entrer dans son mystère : s’il avait l’air de me lâcher, c’était pour m’engager avec lui plus profond dans l’amour des hommes. Il m’ouvrait en somme la porte de cette maternité universelle à laquelle, par lui-même, j’étais vouée.

Sa prédication n’était pas une épopée : nos entretiens quotidiens à la maison m’avaient fait comprendre que ce serait comme une rencontre personnelle avec chacun. Délivrant de la lumière, il avait le don de pénétrer les âmes et de les amener au meilleur d’elles-mêmes. Je devinais que ses paroles touchaient en l’homme des profondeurs nouvelles. Nicodème, par exemple, ce savant qui vint de nuit le rencontrer, peut témoigner du cheminement intérieur que le dialogue avec Jésus institue dans une âme. Sa foi se mit en marche, cette nuit-là, et il apprit comment, à une halte de son chemin, recevoir dignement, au pied du Calvaire, le corps ensanglanté que je ne pouvais ensevelir toute seule.

Le retentissement de la Parole

Pour ma part, je laissais retentir de même en mon âme les paroles de mon Fils. Maintenant qu’elles s’adressaient au monde, je pouvais en attendre d’immenses effets.- La Parole était à l’œuvre. Comme aux jours de l’Annonciation, le mystère s’accomplissait. L’invisible main de Dieu remodelait le cœur de la créature. Ce travail divin ressemblait par bien des côtés à celui-là même qui avait fait de moi la mère de Jésus. J’y participais en espérance et de toute la confiance que je mettais en mon Fils. Tout ce qui était de lui était aussi à moi. Une sorte de nouvelle maternité me liait à ces foules qu’il avait réunies au bord du lac et qui s’étendaient symboliquement au monde entier. Je ne pouvais pas être indifférente à ces hommes et à ces femmes assoiffés d’espérances ; j’étais la mère de Jésus, je devenais aussi la leur.

En montant vers Jérusalem

Le principal des mystères était celui-ci : Jésus, mon fils, était le Fils de Dieu. Il avait vraiment Dieu pour Père et j’étais vraiment sa mère. Le révéler maintenant était l’affaire de Jésus. C’était faire entendre mon secret.. Pour les gens, pour les foules, pour les Apôtres même, au début, j’apparaissais toujours comme une mère ordinaire. Il faudra des siècles pour que la conscience chrétienne définisse la part du divin dans une maternité que j’exerçais humainement aux yeux de tous, comme toutes les mères. Dualité qui se réduisait en moi en une seule affection. A Nazareth, pour tous ceux qui avaient fréquenté la maison, il était mon fils et l’on disait encore : le fils du charpentier.

Cette maternité divine, en laquelle l’affection silencieuse et les prévenances invisibles de Jésus me comblaient, ne m’avait pas exempté des alarmes qui sont le lot des mères sur la terre. Vous savez que ce n’est pas sans inquiétude que j’ai suivi la montée de mon Fils vers une Jérusalem qui grondait de colère et d’indignation en face de sa prédilection pour les humbles et les petits, et pour tous les blessés de la vie. Il faut ajouter sa commisération pour “les pauvres pécheurs”, ceux-là qui, plus tard, m’invoqueront avec tant de confiance dans l’Ave Maria. Ce monde des faibles et des pauvres de toute sorte, était celui que mon Fils venait libérer de maléfiques puissances et régénérer, c’était aussi le mien. Tout ce qui touchait Jésus, me touchait aussi.

Je me suis peu montrée dans la vie publique. Mais j’ai vite compris qu’en cherchant à changer le cœur de l’homme, mon Fils soulevait une tempête. On ne change pas en un tournemain des vies de refus et d’égoïsme, des cœurs de pierre et des nuques raides. En appeler à Dieu n’est pas d’un grand secours si l’homme ne veut pas s’associer à sa propre libération. Mon Fils avait proclamé l’amour entre les hommes. Les hommes, – les chefs, pas les humbles, – lui répondaient en le condamnant à mort.

Au Calvaire

Ce furent pour moi de terribles moments. J’avais pris la mesure du péché… je savais que mon Fils voulait, en contre partie du péché, refaire l’homme, et que ce n’était pas sans un déchirement de tout lui-même… Je suis montée au Calvaire et je me suis tenue, debout, tout près de lui, au pied de la Croix. Je n’ai pas invectivé les meurtriers, je n’ai pas insulté les bourreaux. J’ai pleuré. Pleuré sur mon Fils, pleuré sur tous les hommes… Le vieillard Siméon, aux temps heureux de l’enfance de Jésus, n’avait pas craint d’évoquer, comme une prophétie, les heures douloureuses que j’étais en train de vivre. Elles étaient là, et leur énigme se résolvait en une maternité nouvelle reçue au pied de la croix, car le sang de mon Fils pour le salut du monde, c’était la vie de tous les hommes. J’étais cette “Mater dolorosa” que Dieu n’avait pas exemptée de la souffrance ; il fallait que l’humanité se rachète en participant à la douleur divine. Au-delà de la joie naturelle des choses que j’avais bénie en me rendant à Cana, les convives de la noce pouvaient comprendre maintenant comment le monde avait aussi une mère universelle, à qui il fut donné de souffrir pour tous ses enfants.

Les Disciples, les Apôtres, les saintes femmes qui m’avaient vue à la Croix, se sont bien douté que la plus grande douleur était réservée à la mère de Jésus. Ils étaient, eux, des spectateurs effarés, moi j’étais atteinte jusque dans ma chair… Une femme perd sa tête à perdre son enfant. Qu’allais-je devenir? Jésus eut encor la force au milieu de ses souffrances, de me confier à Jean “Ce sera ta mère !” ; il me confiait, ainsi, à cette humanité dont une part me crucifiait sans savoir ce qu’elle faisait, mais il fallait qu’elle fût rachetée et il lui fallait une mère. Et mon rôle fut alors de prier au milieu d’eux, dans l’attente nouvelle des merveilleuses promesses de l’Esprit.

Aujourd’hui Mère de tous les hommes et les mains pleines de grâces, je ne pensais pas jadis que l’ange Gabriel m’apportait dans son message une telle maternité. C’était un poids aussi lourd que celui d’un Dieu.

Les illustrations sont des photos des fresques de Nicolaï Greschny, prises dans l’église d’Alban (Tarn) par V.Rouquet.

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