Etre grand ou petit ? Faible ou fort ? (Fabrice Hadjadj)

Un extrait de la pièce de Fabrice Hadjadj,
A quoi sert de gagner le monde,
chap. 5, sc. II,
Les provinciales
, St Victor, 2002.

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Rencontre plutôt fraîche entre les deux étudiants en Sorbonne : Ignace de Loyola et François Xavier.
Ignace est arrivé à Paris pour faire des études à l’université.
Il partage sa chambre avec deux autres étudiants : Pierre Favre et François-Xavier.

François-Xavier fait ses études en vue d’obtenir un haut rang dans l’Eglise, un rang digne de sa famille. Il est également un grand sportif : il fait du saut en hauteur.

Plus tard Ignace dira de François-Xavier qu’il était la pâte la plus dure qu’il n’ait jamais rencontrée !


IGNACE DE LOYOLA – Maître François, comme je suis heureux de vous voir !
FRANÇOIS-XAVIER – Pas moi. Et je ne vous cacherai pas que d’avoir à partager cette chambre seul avec vous m’indispose.
IGNACE DE LOYOLA – Oh ! je ne vous importunerai pas plus longtemps. Je m’en allais. C’est bientôt l’heure des vêpres.
FRANÇOIS-XAVIER – Bon vent ! allez prier pour le salut de mon âme.
IGNACE DE LOYOLA – Je n’y manquerai pas…
Au fait, je voulais vous féliciter pour votre nouvel exploit de saut en hauteur.
FRANÇOIS-XAVIER – Vous étiez sur l’île Notre-Dame ?
IGNACE DE LOYOLA – Parmi la foule je vous ai applaudi. […]

[Suite à sa blessure reçue au siège de
Pampelune, Ignace vit une conversion
intérieure profonde : il renonce à être
chevalier et choisit d’être “ chevalier de
la Croix ”.]

IGNACE DE LOYOLA – Maître François, à ce sujet, votre ignare de Loyola aurait une question à vous poser […]
IGNACE DE LOYOLA – Nos docteurs en Sorbonne nous enseignent que l’orgueil est le vice qui engendre tous les autres. Et notre pire ennemi.
FRANÇOIS-XAVIER – C’est vrai.
IGNACE DE LOYOLA – Dites-moi donc : celui qui arrive à vaincre son orgueil, à se vaincre soi même pour reconnaître qu’il n’est rien que par Dieu, Celui-là est-il faible ou fort, Grand ou petit ?
FRANÇOIS-XAVIER – Il est fort et grand puisqu’il a vaincu l’ennemi le plus redoutable.
IGNACE DE LOYOLA – Mais vaincre son orgueil, n’est-ce pas se faire petit ?
N’est-ce pas se faire toujours plus petit, minuscule, Un pou, Une puce du Tout-Puissant ?
Alors être grand c’est se faire petit, et réciproquement.
Etre vaincu par Dieu, c’est être plus que vainqueur.
Etre terrassé par le Très-haut c’est sauter infiniment plus haut que par ses propres forces.
[…]

IGNACE DE LOYOLA – François…
Vous pouvez très bien être docteur et rester simple, riche et rester pauvre de coeur, évêque et rester humble sous la chape cousue d’or.
Si vous êtes assez fort pour que cela ne vous tourne pas la tête.
C’est peut-être cela le plus difficile.
Parce que pour nous, orgueilleux que nous sommes, le chemin le plus dur n’est pas celui qui monte mais celui qui descend.
Et il faudra bien descendre un jour, tout à l’heure, dans un trou de terre meuble,
Alors que restera-t-il ?

A quoi sert de gagner le monde si l’on vient à perdre son âme ?

FRANÇOIS-XAVIER – A quoi sert de gagner le monde ?
Mais cela sert à tout !
IGNACE DE LOYOLA – A tout perdre, tout à l’heure.
On se gonfle en baudruche, d’autant plus gros qu’on est plus vide, d’autant plus volumineux qu’on éclatera plus fort.
On est comme le bétail qu’on gave, qui engraisse et dans son saindoux se réjouit sans comprendre. […]
Sans voir que c’est pour l’abattoir.
Pour l’abattoir, François, car on a oublié Celui qui est et sa Vie qui seule est éternelle.
[…]
Le chemin le plus dur est celui qui descend. Descendez, François, mais descendez bien !
Le plus dur n’est peut-être pas d’être modeste, mais d’avoir assez d’ambition,
Assez d’ambition pour faire craquer notre suffisance,
Assez d’ambition pour ne demander rien de moins que tout.
Mais nous sommes mesquins, François,
Nous demandons quelque chose et toujours moins que tout : une brioche pour notre quatre heures, un oreiller pour notre nuque raide…
Nous demandons à Dieu moins que Lui-même,
Nous demandons que la blessure se ferme au lieu qu’elle se distende aux dimensions du monde,
Qu’elle écarte ses bords comme des lèvres qui crient,
Qu’elle s’ouvre, cette méchante plaie,
Qu’elle s’ouvre encore immense comme un ciel noir qui se déchire et laisse soudain passer la lumière…

FRANÇOIS-XAVIER – Descendre ?
C’est vrai que j’ai peur de descendre, moi.
C’est vrai que moi j’ai peur de demander tout et de risquer de perdre quelque chose.
J’ai peur, moi, que mes jambes soient brisées…
Peur de mourir, moi… Peur de moi me perdre… Peur d’être dépossédé mais alors peur de m’attacher aussi, peur de m’attacher aujourd’hui par peur d’être dépossédé demain…
Je ne sais plus ce que je dois choisir.
Monter ? descendre ? sauter ? boiter ? Descendre ?
Comment aurais-je la force de descendre ?
IGNACE DE LOYOLA – Il y a quelqu’un qui nous a précédés tout au fond, François,
Qui nous a devancés tout au fin fond de la détresse
Et qui tout en bas a jeté son ciel
Et dans la fosse de notre misère,
Sa Miséricorde…
Avec cette Croix, il nous offre tout.
Avec cette Croix qui nous tend de toutes parts à l’extrême
Et qui joint le ciel et la terre et l’orient et l’occident…
FRANÇOIS-XAVIER – Ignace, vous me donnez envie de vous casser l’autre jambe.
IGNACE DE LOYOLA – Il est déjà tard. Avec ce sautillement obligé, je m’en vais à l’office du soir.

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